De la nécessité économique de la guerre, par François-Xavier Rochette [RIVAROL]
Soin des symptômes de la crise et remède de cheval
Article paru dans Rivarol numéro 3717
Puisque tous les media sont mutiques à ce propos, on rappellera ici deux données économiques qui inquiétaient le pouvoir mondial avant la guerre menée par l’axe américano-sioniste contre l’Iran.

Tout le monde a l’habitude et ce réflexe, assez logique, en partie rationnelle, de dire qu’un prix du baril du pétrole bas est une bonne chose voire une très bonne chose pour l’économie en général. En effet, dans ce cas, il est facile de comprendre que les factures des entreprises et des particuliers sont moins onéreuses que si le coût de l’énergie est plus haut. Le transport des marchandises comme des hommes est moins cher. L’électricité est automatiquement moins cher, toute chose fabriquée exigeant une importante consommation d’énergie est moins coûteuse. Bref, a priori, un pétrole et un gaz à la baisse participent à la bonne santé de la consommation. Mais la question du pourquoi de la tendance à la baisse de l’énergie est rarement mise en exergue par les commentateurs et journalistes.
Le signe d’un grave ralentissement économique mondial
La question et sa réponse principale sont pourtant cruciales. Si le prix du baril ne cesse de baisser, pendant des mois et des mois, une seule cause peut l’expliquer, une seule : le ralentissement et l’atonie de l’économie mondiale. Et c’est bien ce qui semblait s’éterniser avant l’éclatement du conflit contre la Perse. Les prix de l’énergie baissaient mais la production et la consommation ne repartaient pas pour autant à la hausse. Une hausse de l’activité économique qui aurait automatiquement fait remonter le cours du baril. Las, rien n’y fit. Malgré la relative ostracisation du pétrole russe, l’or noir devint du plomb de la même couleur. C’était le signe, s’il en fallait un, d’une économie sans ressort, d’une économie sans locomotive, d’une économie qui ne profite toujours pas d’une révolution industrielle que les économistes appellent de leurs vœux.
Avant l’escalade du conflit au Moyen-Orient (fin février/début mars 2026), l’économie mondiale n’était pas en grande forme et le prix du pétrole était atone, orienté à la baisse, et tournait autour de 60 dollars. Certains analystes anticipaient même une moyenne sous 60 $.
Nous l’avons déjà écrit dans RIVAROL : cette déflation pétrolière n’était pas une aubaine pour l’économie mondiale qui ne parvenait plus à absorber la quantité de pétrole puisé dans le monde entier bien qu’il fut de plus en plus bon marché. On avait l’impression que l’économie mondiale souffrait en entier du mal japonais séculaire, qu’elle subissait, après l’artificielle crise covidesque, à la fois une croissance très molle et une déflation. Même la Chine, puissance exportatrice impressionnante, glissait progressivement vers ce mal japonais. La consommation ne décollait pas, l’immobilier s’écroulait, et malgré ses succès économiques à l’internationale, sa croissance ralentissait. Si bien que la Chine achetait du pétrole dont elle n’avait pas besoin (comme si elle anticipait les conséquences de l’agression américano-sioniste contre l’Iran) et empêchait ainsi l’écroulement de son cours.

Une pénurie organisée
Aujourd’hui, avec la guerre au Moyen-Orient et les fermetures successives du détroit d’Ormuz, conséquences d’un conflit dont on ne connaît pas vraiment les enjeux, le pétrole est redevenu rentable, comme l’entretien des puits et la recherche de nouveaux gisements. Il ne faut pas l’oublier. Au-delà de la spéculation boursière explosant avec les nouvelles technologies, l’économie mondiale tient toujours grâce à l’exploitation du pétrole assurée par des compagnies énormes que le pouvoir économico-politique entend toujours sanctuariser. Bien que le projet du tout électrique soit toujours soutenu par le pouvoir économique mondial, l’activité mondiale reste dépendante du pétrole et du gaz, et la transition vers ce tout électrique (si elle se produit bel et bien) sera longue. En attendant la grande transformation, la grande nucléarisation du monde, l’électrification de tout, le pétrole va rester l’énergie fondamentale du monde. Bien sûr, cette dépendance pétrolière n’est pas glamour, n’est plus très sexy aujourd’hui. Surtout, le fait d’aider, de soutenir, par des moyens détournés, la gigantesque industrie pétrolière, est devenu complètement tabou. Il ne faudrait surtout pas instiller de la dissonance cognitive dans l’opinion publique. Il ne faudrait surtout pas expliquer à la masse à laquelle on fait la morale, matin, midi et soir, pour que pépé mette à la déchetterie sa mobylette, pour que Jean-Claude se débarrasse fissa de sa diesel, pour qu’Yvette démantèle son installation de chauffage au fuel (une super polluante qui méritera bientôt la prison ferme), il ne faudrait pas, disons-nous, que les gentils citoyens apprennent que le pétrole est nécessaire à la fabrication des centrales nucléaires, à la production des batteries au lithium et à la propulsion des cargos de marchandises géants (même s’il existe deux ou trois gros bateaux électriques).
Le pétrole doit toujours être abondamment exploité, et il le sera encore demain, mais pour ce faire, il faut que son exploitation soit rentable et donc, c’est mathématique, que le prix de son baril soit suffisamment élevé. Il faut qu’il soit suffisamment élevé pour exploiter les puits déjà forés et pour les entretenir (ce qui est très cher) mais aussi pour que les compagnies veuillent toujours prospecter, embaucher des armadas de géologues avant de forer de nouveaux puits (autant d’investissements très coûteux). Ces compagnies qui doivent chaque année arroser de dividendes des centaines de millions de gens (via notamment des fonds de pensions) doivent être assurées, doivent être convaincues que leur pétrole sera durablement rentable sur une période de plusieurs années. Force est de constater que la guerre russo-ukrainienne n’a pas permis, sur le long terme, de maintenir le Brent à un prix correctement élevé après quelques mois d’augmentation de son cours. Mais il faut tout autant admettre que l’agression américano-sioniste contre le valeureux Iran possède toutes les qualités pour rassurer les mastodontes pétroliers et les investisseurs du secteur.
Une première victoire de l’Iran contre le complot climatique – par François-Xavier Rochette
En définitive, nous voyons que cette guerre ni totale ni finissante correspond aux attentes des gros vendeurs de brut. Je pense d’ailleurs que ce qui passe pour de l’imprévisibilité, de la nervosité chez Trump est en réalité un moyen de réguler empiriquement le prix du pétrole. Car dès qu’un signe d’apaisement apparaît dans la grande région arabo-persique, le prix du Brent baisse et ne cesse de baisser tant que le détroit d’Ormuz semble sécurisé et plus ou moins ouvert à la circulation. Quand la baisse se fait trop rapide, celui que l’on doit obligatoirement qualifier d’imprévisible, la marionnette Donald Trump, aboie, attaque, bombarde, remue le couteau dans la plaie perse et l’Iran réplique, et le détroit d’Ormuz se rétracte. Le prix du pétrole remonte alors immédiatement. Hasard ou plan ? Je dirai simplement que je ne crois pas à la spontanéité facétieuse du président américain.
Les multinationales, aussi, derrière la guerre ?
Il était impératif que le prix du pétrole augmente et que le consommateur paie à la fin la facture à la pompe et au supermarché (via une inflation complètement artificielle fabriquée par cette guerre que je trouve de plus en plus étrange).

Sans ce parasitage militaire de l’économie mondiale, le prix du pétrole se serait effondré, les compagnies géantes auraient désinvesti, licencié des centaines de milliers d’employés et les gigantesques sociétés multinationales spécialisées dans la gestion d’actifs auraient perdu des dizaines puis des centaines de milliards de dollars. La preuve encore que le pétrole et le gaz sont fondamentaux dans la création des richesses est que les gestionnaires d’actifs principaux (Black Rock, Vanguard, State Street) possèdent près de 25% d’Exxon, de Chevron, de Shell, de BP et de Total. Black Rock seul possède 340 milliards en actions de ces pétroliers. Il est hors de question d’imaginer pour ces sociétés (et il y en a d’autres) et le pouvoir financier une année sans dividendes. La guerre, persistante, constitue ainsi une divine surprise pour ses puissances économiques et leurs affidés. Les premières hausses du prix du pétrole, pour le moins explosives, ont compensé en grande partie les pertes des mois précédents.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, le prix du baril de pétrole est de 76 dollars. Or, les économistes considèrent que son prix idéal (pour les pétroliers comme pour l’ensemble de l’économie de la planète) doit se situer entre 70 et 85 dollars.

Il faut sauver le soldat Exxon !
Si le pouvoir économique mondial par le biais de son principal bras armé n’a toujours pas réussi à relancer l’activité économique sur des bases solides, il essaie de « soigner », de réparer les symptômes les plus sérieux, les plus morbides de son mal. Les conséquences de cette guerre (qui sert probablement de multiples causes) sont lourdes, et font souffrir les moins riches des consommateurs puisque l’inflation qu’elle entraîne correspond à un véritable impôt universel déguisé qui sert à renflouer non seulement les caisses des Etats par les diverses taxes établies mais aussi les compagnies pétrolières et les multinationales financières. Ce sont les pauvres et les petits épargnants qui paient le prix fort.
L’économie de guerre comme sur des roulettes !
La fébrilité, l’atonie de l’économie mondiale reste un sujet discret des media. L’absence de grands krachs boursiers leur permettant d’éluder trop souvent le problème de fond. Pas de problème ! Pas de solution officiellement appliquée, pas de commentaires sur les effets de l’économie de guerre sur les tentatives de relance.
Les masses ne voient rien. Et cet aveuglement fait partie de la « solution ». L’économie de guerre, à leurs yeux, est une économie servant expressément à préparer la guerre, à la faire ou à aider un tiers à la faire. Alors qu’il est de plus en plus limpide que ce n’est pas l’économie qui sert la guerre, mais la guerre (qui perdure) qui sert l’économie. Et les masses auront d’autant plus de mal à appréhender les mécanismes de l’économie de guerre qu’elles ressentent surtout les conséquences négatives des guerres en cours : augmentation du prix de l’essence, du gaz, de l’électricité, des marchandises, pénuries sectorielles, pertes humaines, destructions ici ou ailleurs…
Les masses subissent et paient. C’est le principe fondamental de l’économie de guerre. Même si la réutilisation des outils de production dans la fabrication d’armes engendre la création de nouveaux emplois, ces emplois sont perçus comme une nécessité vitale et politique, non comme une nécessité économique. Les ateliers ont beau se vider (avant la transition vers l’économie de guerre), puis se remplir pour produire des canons, des camions militaires et autres, le lien entre crise économique et avènement de l’économie de guerre n’est jamais sérieusement perçu par le peuple. Du reste, les analystes, les experts, les économistes, les journalistes spécialisés (qui tiennent à leur travail) ne font quasiment jamais le lien entre économie de guerre et crise économique, même lorsqu’ils s’expriment sur le grand sujet allemand.
Ce fut encore le cas dans le quotidien économique Les Echos du 7 juillet : « Berlin veut investir plus de 600 milliards dans sa défense d’ici à 2030. Ce plan, financé par la dette, vise à renforcer la Bundeswehr, mais il suscite des débats internes et des inquiétudes chez ses voisins […]. » La paix en Europe est menacée par l’agression russe. On ne peut pas se défendre contre Poutine avec le déficit zéro, a déclaré le 6 juillet le ministre des finances allemand Lars Klingbeil. Mais on comprend malgré tout que l’économie du pays a besoin de cet effort de guerre : « La première économie européenne est tombée en récession et ne renouera avec la croissance cette année que grâce aux investissements dans la défense et les infrastructures financées par la dette. […] Pour renforcer la machine, le gouvernement veut aussi réformer le système social. Il s’apprête à exiger des efforts des citoyens , incluant notamment une retraite complémentaire obligatoire par capitalisation, la suppression de la retraite anticipée à 63 ans ou encore un resserrement des règles sur les arrêts maladie. »
D’ici à 2030, les dépenses sociales, de défense et les intérêts de la dette représenteront déjà 80% du budget de l’Etat. Mais l’Allemagne n’a pas d’autre choix pour affronter bien davantage la crise économique que la prétendue menace poutinienne que d’effrayer le peuple. L’économie de guerre ne peut en effet fonctionner sans cette duperie commise contre l’opinion populaire. Si le scénario à la 1984 d’Orwell était compris des masses, il serait bien évidemment spontanément rejeté des classes moyennes qui vont payer toute l’addition. Et ce scénario cynique et morbide s’appliquera, et commence déjà à s’appliquer, en France et dans tous les pays industrialisés (ou dits « avancés ») du monde.
François-Xavier Rochette.

